Daniel Savard - Forgeron de l'imaginaire
D’abord forgeron, puis sculpteur monumental, il fait dialoguer la force brute et la poésie du geste. Son œuvre est ancrée dans la matière, mais tournée vers l’imaginaire. Elle parle de territoire, d’humanité, de rêves éveillés.
Par leurs dimensions monumentales, ses sculptures sont pensées pour habiter l’espace, coexister avec leur environnement, et le transformer. Elles sont aussi le réceptacle d’idées, de messages. La matière devient un moyen d’expression, un vecteur de sens, une forme de connexion aux autres. Et finalement, nous parlent de nous.
Pouvez-vous nous parler de votre parcours artistique ?
Jeune, je passais beaucoup de temps à bricoler toutes sortes d’objets, principalement en bois. Munis d’un couteau de poche et de quelques outils rudimentaires, je m’appropriais, pour un instant, le bonheur de transférer une idée sur la matière. À cette époque, je disais, à qui voulait l’entendre, que je voulais devenir sculpteur.
Cette idée a quelque peu disparu durant mon adolescence, pour refaire surface lors de mes études collégiales en art et lettres. J’y ai découvert le modelage de l’argile, qui est devenu un passe-temps qui m’occupais de plus en plus. J’ai commencé à m’intéresser au métal en tombant un jour sur un ouvrage qui traitait d’orfèvrerie ou j’ai découvert avec fascination, le travail du métal dans ses moindres subtilités
À la suite de mes études en art, je me suis concentré sur l’acquisition de connaissances en métallurgie. J’étais de plus en plus fasciné par cette matière, j’ai donc suivi plusieurs formations allant de la soudure générale, à la ferronnerie d’art, la fonderie, la coutellerie et la finition des métaux...Le tout dans le but de libérer le geste et de faciliter mon expression dans la matière. C’est la rencontre avec un sculpteur de ma région qui a grandement influencé la suite de mon parcours. L’idée qu’on puisse vivre de la sculpture, qui m’avait quitté durant l’adolescence, a commencé à reprendre racine en moi.
En 1996, je suis revenu dans ma région natale, où j’ai pris en location une maison et un atelier de forge adjacent. J’y ai rapidement ouvert mon atelier de forge et y ai offert mes services de ferronnier d’art pour des projets de toutes sortes. En parallèle, avec un groupe d’artisans, nous avons formé la corporation des métiers d’art de Charlevoix, un lieu de rencontre nous permettant de réaliser des projets ensemble, tels que des expositions annuelles dans les musées de la région, des formations plus pointues via un réseau de formateurs professionnels, ainsi que la promotion du travail des artisans et artistes de notre région à travers différents outils promotionnels.
Ces premières années passées à côtoyer des professionnels passionnés ont été très formatrices pour moi et m’ont donné confiance en mes capacités.
Durant une certaine période j’alternais entre la production d’objets forgés, l’enseignement de la forge et l’animation et la production de petites et moyennes sculptures. La sculpture est devenue lentement un moment où je pouvais librement synthétiser mes connaissances acquises en métallurgie et surtout, l’occasion développer un langage, une manière d’appréhender la nature humaine.
Les oeuvres monumentales commencent à sortir de mon atelier dès 2007, et à partir de ce moment, je décide de me consacrer exclusivement à la sculpture. Au fil des ans, j’ai répondu à plusieurs commandes publiques, exposé dans plusieurs musées et galeries, fait partie de nombreuses collections publiques et privées, et participé à plusieurs symposiums.
Pourquoi la sculpture monumentale ?
Je fais de la sculpture monumentale avant tout parce que cela représente un défi technique stimulant. Travailler à une échelle aussi grande demande une maîtrise poussée des matériaux et des techniques, ce qui me pousse à toujours repousser mes limites et à explorer de nouvelles possibilités créatives.
Cependant, ce qui m’intéresse également profondément, c’est l’aspect humain et communautaire de ces oeuvres. Une sculpture monumentale n’est pas seulement un objet esthétique, elle devient une partie intégrante de son environnement. Le travail sur un tel projet implique une collaboration avec les gens qui vivent autour, une réflexion sur l’histoire du lieu et sur les liens que les habitants entretiennent avec leur espace.
Pour moi, cette démarche ne doit jamais être imposée de manière abstraite ou déconnectée de la réalité locale ; elle doit être respectueuse du lieu, de sa culture et de son histoire. Chaque projet doit être en dialogue avec la communauté, comme un témoignage de son identité, tout en apportant une valeur ajoutée à son environnement.
A quoi ressemble une journée de travail dans votre atelier ? Quelle émotion ressentez-vous lorsque vous travaillez le métal ?
Une journée de travail dans mon atelier commence toujours en douceur. C'est un moment privilégié où je prends le temps d'écouter de la musique, de respirer profondément, de contempler le paysage qui m'entoure, et parfois de dessiner. C'est une sorte de mise en pause, un moment de vide nécessaire pour me préparer mentalement avant de plonger dans la création. Une fois cette étape passée, l'atmosphère de l'atelier devient plus intense. Le bruit du métal qui résonne, la chaleur du feu, la poussière qui vole, la fumée qui s’élève… tout cela crée un environnement un peu chaotique, mais étrangement harmonieux. À travers ce tumulte, un chemin se dessine, souvent lentement mais toujours avec certitude.
C’est l’idée de la création qui domine, et c’est dans ce cheminement que je trouve ma passion, chaque geste investi avec ferveur. Plus jeune, je me sentais souvent comme un témoin de mon propre travail, observant le processus comme un spectateur. Mais aujourd'hui, je ressens que le geste devient instinctif, que l'art et la culture sont ce qui perdure, même quand tout le reste est oublié dans la répétition du geste. C’est dans cette danse avec le métal, dans ce dialogue silencieux avec la matière, que je trouve ma véritable connexion à mon art.
https://www.youtube.com/watch?v=9nEBkO8b1Fo
Avez-vous des anecdotes sur des créations ?
Symposium de Montjean-sur-Loire
J'étais en vacances dans la famille d'une amie de l'époque, qui habitait aux alentours de Nantes. Lors d'une escapade, nous avons décidé de remonter la Loire jusqu’à Angers, en passant par les villages. En arrivant à Montjean, en circulant en voiture, mon regard s’est posé sur une sculpture dont le style m’était étrangement familier. Nous nous sommes alors garés et nous nous sommes approchés. C'est là que j'ai découvert un cartel indiquant le titre de l’oeuvre et le nom de Gérard Thériault, Canada… Le même artiste qui m’avait grandement influencé plusieurs années auparavant et qui, malheureusement, était décédé… à 7000 km de la maison.
Ce jour-là, nous n’avons pas visité Angers. Nous sommes allés au café du coin et avons parlé avec un guide touristique de Montjean, qui connaissait bien le maire, et ce dernier est même venu nous rejoindre au café. Ensemble, nous avons échangé sur mon professeur et son passage dans la commune et nous nous sommes dit à l’an prochain. L’année suivante, je participais à la dix-huitième édition du symposium de Montjean-sur-Loire. Le hasard n’existe pas !
25e anniversaire du cirque du soleil
A l’été 2009, de grandes célébrations sont organisées pour célébrer le 25e anniversaire de la fondation du cirque du soleil, qui a pris naissance dans ma région fin des année 70. Beaucoup de gens et d’organismes sont mis à contribution pour faire de cette évènement une réussite. Parmi la panoplie d’activités proposées il y avait une mini exposition constituée de deux pièces monumentales que l’on présentait moi et un ami peintre, à la bibliothèque de Baie St-Paul. Ma pièce intitulé « Le semeur de rêves », rendait hommage à Gille Ste-Croix un des fondateurs du cirque, un personnage très inspirant qui, entre autres, avait parcouru, en échasses, 250 km de route escarpé pour se rendre au parlement de Québec dans le but de demander de l’aide financière pour démarrer son projet. Bref une personne que je tenais en haute estime et à qui je voulais rendre hommage. Donc le moment des festivités venu, étant donné le nombre d’activités tous plus intéressantes et grandioses les unes que les autres, on craignait, mon ami et moi que notre expo passe un peu inaperçu et on s’en doutait mais nous étions sûr de notre démarche.
Comme prévu nous n’avons pas attiré les foules mais le plus drôle c’est, qu’à un moment, à la sortie d’une présentation officiel je croise Gilles Ste-Croix et lui demande « candidement » s’y-il aimerait voir les oeuvres que mon ami et moi avons créé pour l’occasion. Il accepte et nous passons un moment seul à discuter devant, il me remercie, me félicite pour mon travail et on se sépare. La semaine suivante je reçois un appelle de la directrice de la bibliothèque qui me dit que Gilles Ste-Croix aimerait bien acheter ma sculpture pour l’offrir aux enfants de Baie St-Paul. Je vais y penser…
Quel est votre vision de l’art, notamment de l’art de sculpter ?
Pour moi, l'art, et plus particulièrement la sculpture, représente un puissant moyen de communication entre les individus. Comme le disait Platon, "l'art est le plus court chemin de l'homme à l'homme", une manière d'exprimer des émotions, des idées et des histoires qui vont au-delà des mots. La sculpture, par sa matérialité, offre une forme tangible et visible de cette communication. Elle transforme une idée, souvent abstraite, en une forme concrète, en une présence physique qui peut être touchée, observée et ressentie. C’est ce processus d’incarnation de l’idée dans la réalité qui me fascine. La sculpture est un dialogue constant entre l’artiste et la matière, une quête pour exprimer des pensées profondes à travers des formes et des textures. En sculptant, j’essaie de rendre l’invisible visible, de faire en sorte que chaque oeuvre porte en elle une part de l’humanité, un pont entre l’imaginaire et le réel, entre l’artiste et le spectateur.
Auriez-vous des conseils à donner à ceux qui souhaite s’initier à la sculpture?
Si vous souhaitez vous initier à la sculpture, mon premier conseil serait de trouver une matière avec laquelle vous vous sentez à l'aise, une matière qui vous permet de communiquer librement. Chaque matériau a sa propre énergie et ses propres défis, il est donc essentiel de choisir celui qui résonne avec vous. Ensuite, il est crucial de récolter toute information technique possible pour vous aider à exprimer vos idées de manière efficace. La sculpture demande un certain savoir-faire, et la compréhension des outils et des techniques vous facilitera le processus. La répétition est également une clé importante : c'est en pratiquant sans cesse que le geste devient instinctif et que l'on libère véritablement sa créativité.
Enfin, n'oubliez jamais l'importance d'un discours intérieur positif. Ne vous prenez pas trop au sérieux, et surtout, ne soyez pas trop critique envers vous-même. La sculpture est un chemin, un processus d'apprentissage constant, et chaque « échec » n'est en réalité qu'une occasion d'apprendre et de grandir. À mon avis, le résultat ne compte pas plus que les chemins que l’on traverse pour y arriver.
Pouvez-vous nous décrire votre projet actuel « La femme au dragon » ?
La Femme au Dragon : Une OEuvre à Quatre Mains
Raphaëlle, sculpteur sur pierre, et Daniel, sculpteur sur métal, unissent leur créativité pour donner vie à La Femme au Dragon, un triptyque sculptural mêlant pierre et métal, symbolisant le dialogue entre matière et imaginaire.
Les sculptures :
- L’Apprentissage (France) : En cours de réalisation dans l’atelier de Raphaëlle, ouvert au public.
- En Croissance (Nouvelle-Aquitaine) : création en direct dans un lieu à définir.
- L’Envol (Québec) : mise en scène et finalisation devant le public.
Les deux premières pièces mesureront environ 2,50 m, la troisième 4 m. Chaque œuvre mettra en lumière le contraste entre la pierre, lentement façonnée, et le métal, assemblé morceau par morceau.
Pensée comme un spectacle vivant, cette création interactive invitera le public à observer, échanger et suivre l’évolution des sculptures. Elle renforcera les liens artistiques entre la Nouvelle-Aquitaine et le Québec, ouvrant la voie à d’autres collaborations.
Une Symbolique Forte :
La femme, ancrée dans la réalité, incarne la vie, la persévérance et l’espoir. Elle façonne la matière comme elle forge son avenir.
Le dragon, issu de son imaginaire, représente ses doutes et peurs, à la fois créateur et destructeur. Ensemble, ils illustrent la quête intérieure et la dualité entre rêve et réalité.
Quand pouvons-nous vous admirer à l’oeuvre ?
À mon atelier St-Urbain dans la région de Charlevoix au Québec. Il est possible de me rencontrer sur rendez-vous. Il est aussi possible de voir mon travail récent à la galerie Iris de Baie St-Paul qui me représente.
